cosmophanies

* projet soutenu par l'Institut Français et la ville de Nantes

Cosmophanies porte sur la tradition de la danse de l’Ourse que l’on trouve dans le comté de Neamţ, en Moldavie Roumaine. 

Le projet s’appuie sur la notion développée par le géographe Augustin Berque, qui parle du paysage comme d’une trajection — d’une relation entre l’objet paysage et sa perception (Berque, Mésologiques, Nulle Part, 2014). 

Alors que je souhaite mettre en relation l’apparition de danse traditionnelle comme une performance dansée du paysage, le projet Cosmophanies se présente tel un voyage à travers les paysages de la Roumanie. 

Il s’agit de collecter des paysages sonores et visuels, afin de les rendre accessibles sous forme d’une archive et les faire jouer (dans le sens de performance) par des danseuses. 


Enjeux

Spécialiste du geste dansé et de sa transmission, je m’interroge sur la capacité du corps du danseur à manifester des paysages. 

L’intérêt de ma recherche se porte sur les passages des dispositifs scénographiques aux dispositifs plastiques d’expositions. 

À partir de la programmation de capteurs de mouvement, ma recherche explore l’agencement de la danse, des paysages sonores de la musique, de la photographie comme de la vidéo pour la scène.


Description

Des esprits de la forêt

Pour Cosmophanies, je suis à la recherche d’une tradition mythologique ancienne de l’Europe médiévale et qui voyage à travers les âges. On peut retrouver les traces de cette tradition à travers l’apparition de personnages populaires en Bulgarie, en Roumanie, dans les Pyrénées, et même au cœur des carnavals suisses, sous forme de danses masquées. 

Ursul

L’ours, chacune de ses apparitions représente quelque chose à la fois du sauvage et du sacré. Sa danse met en scène les esprits de la forêt incarnés. 

L’histoire et l’anthropologie regorgent de cas d’étude de cultes ou de danses de l’ours. Déjà dans la grotte Chauvet, l’ours est particulièrement présent. Il ne fait aucun doute que depuis des millénaires, des ours ont occupé la grotte pour hiverner. 

En outre des peintures d’ours, vieilles de 36 000 ans, des os d’ours ont été retrouvés, coincés dans les fissures des parois. Des crânes ont également été trouvés, laissés sans dent. 

Ailleurs, dans la tradition amérindienne, l’ours est un animal totem, tandis que dressé sur deux pattes, il est le seul animal à se tenir debout comme un homme pour marcher. Les griffes d’ours en Chine sont régulièrement collectées relativement aux « pouvoirs » chamaniques qu’ils délivreraient.

Entre les murs

Alors que Marielle Macé dit du monde qu’il s’abîme, autant que les oiseaux se taisent comme ils se meurent, il semble que les traditions rituelles de mise en présence des esprits de la forêt, renforcent notre capacité à révéler la part de nature sauvage, qui gît comme anesthésiée, au sein de nos cultures contemporaines (Marielle Macé, Nos Cabanes, Verdier, 2019). 

La danse de l’ourse se présente comme l’illustration d’une véritable écologie des autres, où l’apparition des non-humains au cœur de la cité nous permet de déceler la respiration de nos forêts, à travers les murs de nos villes.

En Moldavie roumaine

Il faut déjà se représenter que les ourses, dans la tradition roumaine moldave n’apparaissent qu’une seule fois par an. Entre Noël et le Nouvel An, dans la vallée de Bistrita, des hommes sortent vêtus de peaux d’ours et initient la danse pour chasser le mauvais œil. 

Agglutinés en petites troupes, les danseurs sautent, tournent sur eux-mêmes et avancent au son du tambour battu par le premier homme qui fait face à la file et bat un tambour. Il dirige la cohorte d’ours qui le suit pour se plier à ses injonctions.

La tradition est paraît-il attachée aux montreurs d’ours tziganes, aujourd’hui disparus. Elle était autrefois considérée comme porteuse de magie. 

Dans les rues, les ours dansent. Sous le mouvement de leurs peaux semblent s’agencer des millénaires de traditions narratives. 

Traces

Dans ma pratique de chorégraphe, j’ai eu l’occasion de mettre en scène la danse de l’ourse plusieurs fois pour la compagnie Little Heart Movement. 

Elle fut d’ailleurs l’invitée de La Sorbonne, du Centre Barbara Fleury Goutte d’Or à Paris, et de Stereolux à Nantes.

Aujourd’hui La danse moldave me fascine non seulement pour son caractère excentrique. Je ne peux m’empêcher d’y trouver les traces d’un monde disparu qui ressemble à celui de Jean Rouch (Les Maîtres fous, 28’, Rouch, 1954). Les esprits de la forêt s’incarnent sous les peaux d’ours qui dansent avec leurs gros pompons rouges. 

Je suis tout autant fascinée par le dispositif social qu’elle charrie avec elle : Quels sont ces corps qui dansent ? Qui sont les danseurs ? Comment s’engagent-ils dans la danse ? À quand remonte cette tradition ? Et aujourd’hui, que signifie l’entrée en ville des ours à la fin de l’année ? 

Ma question serait encore de savoir s’il s’agit d’évacuer la sauvagerie du cœur de la civilisation ou de l’apprivoiser. 

Des formes transmédiales

Cosmophanies propose l’écriture d’une pièce chorégraphique transmédiale. J’engagerai d’abord une recherche ethnographique de la danse de l’ourse qui prendra la forme d’une archive de la danse traditionnelle, annotée.

Il s’agira ensuite de faire visiter le corps de la danse traditionnelle roumaine par deux danseuses (de contemporain). 

Celles-ci ne porteront pas de peaux d’ours, mais travailleront le mouvement du costume à partir d’une série de gestes réinterprétés de la danse. 

Ces mêmes gestes seront enregistrés par des capteurs de mouvement, qui, en retour, permettront la génération d’un paysage sonore.


Proposition

Les techniques du corps sont nombreuses au sein des danses folkloriques. La gestuelle parle des mondes paysans qui disparaissent au profit des mondes contemporains, souvent contrôlés par l’homme et outillés par la technologie. 

Il s’agit d’interroger une tradition et de la réinterpréter au sein d’un dispositif qui en révélerait le sens à nos regards aveugles aux nombreuses imbrications des signes du passé. Les gestes n’étant plus portés par aucun dispositif social aujourd’hui. 


Trois phases de travail

1. Terrain 
documentation sur les paysages visuels et sonores de Moldavie Roumaine.

2. Recherche
techniques narratives initiées par les nouvelles capacités de la performance augmentée conjointe à une recherche sur des répertoires de gestes mis en relation aux outils numériques embarqués pour la performance en temps réel (capteurs inertiels, accélérateurs, magnétomètres et algorithmes de reconnaissance de geste). 

3. Création
mise en archives de la danse sous forme de notation, de dispositif plastique, média ou d’installation.

Pour en savoir plus, rendez-vous [ ici ]